CHAPITRE 1

CHAPITRE I

 

LES VALLÉES

 

 

  Erahn se figea, la respiration haletante. Il venait d’entendre un bruit, un cri d’animal plus exactement. Un loup?pensa-t-il. À vrai dire, il n’avait jamais eu l’occasion d’en entendreauparavant, et ne pouvait se fier pour cela qu’à ce qu’on lui en avaitdit autrefois, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant. Il frissonna ense rappelant les histoires dont faisait partie cette étrange créaturequ’il n’avait jamais vue.

  Le jeune homme réfléchit un instant; il pouvait encore faire demi-tour.Mais non, c’était hors de question. « Toujours avancer, jamaisreculer », c’était ce que son grand-père lui avait sans cesse répété.« Quand tu prends un chemin, reste dessus, lui disait le vieil homme.Au moins pour savoir où ça t’emmène. » À neuf ans, Erahn ne comprenaitrien à ces paroles. Dix ans plus tard cependant, il commençait à mieuxles concevoir. Une fois en bas de cette colline, il saurait donc s’ilavait eu raison ou tort de s’enfuir.

 Il reprit sa route, continuant de descendre la colline en direction desVallées. Erahn était un jeune homme grand, un peu maigre, mais auxépaules fortes. Il avait des cheveux châtain courts, et des yeux vertsdessinés en amande. Une grande douceur émanait de son visage, bienqu’elle fût un peu dissimulée par son regard perçant.

 Il avançait, supportant avec peine le froid de la forêt qu’iltraversait. Il était seulement éclairé par la pleine lune, lui quin’avait connu jusqu’à présent que la chaleur concentrée entre les murs.Il ne marchait pas vite, hésitant sans cesse au moindre pas : iln’était à vrai dire pas très rassuré par ce lieu qui lui était encoreassez inconnu.

  C’est alors qu’une pensée lui traversa l’esprit, le foudroyant sur place: on devait le poursuivre. Peut-être même qu’on le suivait déjà à la trace, les chiens lâchés à sestrousses.  Erahn se reprit et accéléra tout d’abord, avant de se mettre à courir.Il avait prêté trop d’attention à ce qui l’entourait, au point d’ennégliger sa propre sécurité ! Non, il ne retournerait pas là-bas! Jamais!

 La peur l’avait pris par surprise tellement vite qu’en courant, sonpied se prit dans une racine et il roula à terre, se retrouvant étendusur le dos, affaibli. Son regard se reporta sur la lune qui brillaitcomme jamais. Erahn se sentait si exténué qu’il serait bien resté icila nuit entière à la regarder. Oui, s’il n’avait pas entendu desaboiements plus haut. Il sursauta et se releva d’un bond pour reprendresa course infernale. Ça y est, on avait lâché les chiens sur lui, etils se rapprochaient dangereusement de leur cible.

 Erahn ne sut combien de temps il courut ainsi, mais cela lui semblaêtre tout une vie. Rien ne pourrait l’arrêter à présent, car jamais iln’accepterait de retourner là-bas. Ce serait du suicide et rien nipersonne ne l’empêcherait d’atteindre son but: c’était sa volonté, saseule raison de vivre.

 Le jeune homme savait les molosses à moins d’un kilomètre derrière lui,prêts à ouvrir leurs gueules pleines de crocs qui lui broieraient lesjambes. Il fallait qu’il efface ses traces, son odeur. Pour cela, ildevait trouver de l’eau – ce qui était peu probable – et surtout,trouver le temps de s’en imbiber, ce qui était encore moins probable.

 S’il continuait à cette vitesse, Erahn serait bientôt aux pieds de lacolline, et n’aurait plus que quelques pas à faire pour atteindre lesVallées. C’était par là que son grand-père lui avait dit qu’il avaitvécu auparavant.

 Il se rappelait de ce qu’il lui disait sans cesse à propos de cesVallées: « Elles sont au pied des collines, derrière un tournant.Crois-moi, gamin, il n’y a rien de plus beau que cet endroitparadisiaque! Un jour peut-être pourrons-nous y aller. Alors, il n’yaura plus de chaînes, plus de fouets et… plus d’égouts… ». C’est à cetinstant que la mère d’Erahn avait répliqué que ce jour n’existeraitjamais, et que mieux valait ne pas faire rêver un gosse devant unespoir de vieux fou.

 Peut-être qu’elle avait eu raison, peut-être que ça n’était qu’unespoir de vieux fou. Pourtant, le jeune homme y avait cru et à présent,il n’était plus qu’à quelques pas de parvenir à son objectif. Il nesavait pas ce qu’il y trouverait; mais il était sûr d’une chose: s’ilne pourrait vivre dans les Vallées, au moins il les aurait vues.

 Du moins, il l’espérait: il ne s’était pas mis assez vite à courir, etavait sous-estimé la rapidité des chiens… Car déjà ils étaient prêts àlui bondir dessus. Trois énormes bêtes au pelage sombre et rayéarrivaient sur lui, les oreilles dressées.

  Mais il ne fallait pas abîmer le matériel.Lorsqu’il s’agissait d’un vieillard ou d’une femme brune, c’étaitdifférent et ils n’étaient plus que des jouets pour les molosses. Maislà, il s’agissait d’un jeune, il était donc utile, il ne fallait pasqu’on l’use. Un sifflement retentit alors au loin, indiquant aux bêtesde ne pas y toucher mais de le rameuter vers la colline. Les chienspassèrent alors un à un devant Erahn, lui coupant la route en luimontrant les crocs avec des grognements sourds. Forcé de s’arrêter, lejeune homme jura car ils l’entouraient. Il ne pouvait rien contre eux,ces animaux mesuraient plus d’un mètre au garrot et il ne faisait nuldoute que leurs mâchoires étaient efficaces.

  Il réfléchit, priant pour qu’il lui reste assez de temps pour trouver une solution avant qu’on ne vienne le chercher.  Il en trouva soudain une : elle était risquée certes, mais c’était saseule et dernière chance. Si les chiens n’avaient pas le droit de lemordre, ils ne pourraient pas l’attaquer, même s’il continuait à avancer.

 Du moins, il fallait l’espérer, car il était prêt à jouer sa vie pource qu’il voulait. Pour une fois dans son existence, il voulait êtremaître de sa vie. Alors il avança. Les molosses, surpris, se mirent àaboyer, reculant parce qu’ils ne pouvaient pas l’attaquer, et parcequ’ils ne devaient pas le laisser s’échapper. Erahn touchait à son but…

   « Eh! toi! s’écria une voix rauque dans son dos. Reste où tu es ou ce sont mes flèches qui vont te clouer au sol! »

 Le jeune homme hésita un instant. Mais non, s’il retournait là-bas, ceserait avec les Vallées en tête, ou bien, sinon, il ne reviendrait pas.

   « Eh! T’es sourd ou quoi?! Reviens par ici, mon gars! Fais pas le malin avec nous! »

  Ne les écoute pas, songea Erahn. Continue à marcher, ne t’arrête pas…

   « Si tu continues comme ça, ce seront les égouts qui t’attendront là-haut!

– Merde, qu’est-ce qu’on fait? questionna l’un des soldats. Il vaut mieux pas l’abattre, le capitaine serait furieux…

– Hors de question de l’abattre, ce gamin n’est plus apprenti. Il nousle faut, et vivant, et en bonne santé… Du moins en assez bonne santépour être puni! Allons vers lui; de toute façon les chiens ne lequittent pas. »

 En effet, les molosses aux yeux verts ne le quittaient pas, continuantde grogner et d’aboyer pour rester menaçants. À certains moments, ilsfaisaient mine de vouloir le mordre afin de l’impressionner. Celaréussissait parfois à le faire sursauter, mais ça n’allait pas plusloin et Erahn continuait. Le virage se rapprochait, il était toutproche à présent… Deux mètres… Ne restait bientôt plus qu’à franchir ledétour derrière lequel les Vallées se tenaient.

 Tout à coup, il se figea, hésitant soudain. Car une fois qu’il lesaurait vues, il ne voudrait sans doute plus jamais repartir à Endil… Etdans ce cas-là, il signait sa mort. Dix-neuf ans, c’était jeune pourmourir… Même pour une vie comme la sienne, c’était jeune. Il réfléchitquelques secondes, repassant dans sa tête les quelques amis qu’ilavait. Cela valait-il la peine de les quitter? De les laisser seulstout en haut de la colline, de les abandonner?

 Il fronça les sourcils, se mordit les lèvres. Les aboiements desmolosses commençaient sérieusement à lui taper sur les nerfs, et ilsavait que les soldats arrivaient derrière lui, et qu’ils perdaientpatience.  Erahn devait faire un choix, eux aussi.

   « On sait ce que tu as en tête, gamin! dit l’un d’eux. On sait où tu veux aller… »

  Le jeune homme qui leur tournait le dos inclina la tête vers eux, comme dans un geste d’exaspération.

   « Et je serais toi, je ne ferais pas ça…

– C’est vrai, reviens. Tu regretteras de regarder… »

 Erahn eut un sourire narquois. Maintenant c’était bon, il l’avait saréponse. Les soldats ne voulaient pas qu’il voit les Vallées, car sinonils devraient le tuer. Et ça n’était pas leur but, puisqu’ils avaientbesoin de lui. Cela voulait donc dire que ça devait vraiment être beauà voir, les Vallées. Ç’aurait été dommage de manquer ça… Trop dommage.

  Erahn avança une dernière fois, et ouvrit les yeux sur le lieu qu’il avait eu tant de mal à atteindre.

 Ses pupilles se rétractèrent, ses paupières s’ouvrirent grand. Sa gorgese serra et son cœur sembla s’arrêter… Puis se remettre en route,cognant vite et fort contre sa poitrine.

 Immédiatement alors, il se mit à reculer. Puis de plus en plus vite.Enfin, il se retourna et accourut vers les gardes, hors d’haleine. Leschiens l’avaient suivi, sans aboyer cette fois.

   « Rattachez-moi! Rattachez-moi! hurla le jeune homme. Vite! Ramenez-moi là-haut! Vite! »

  Les hommes obéirent, surpris, car eux-mêmes n’avaient jamais osé regarder au-delà du détour.

   « Qu’est-ce que tu racontes, gamin ?!

– Ramenez-moi, vite ! » hurlait Erahn d’une voix stridente.

 Les deux hommes eurent soudain peur, et c’est en courant qu’ilsramenèrent leur victime devenue hystérique. Affolé, Erahn regardait entout sens, se mordant les lèvres jusqu’au sang.

  Si seulement il n’avait pas vu…

 

 

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