LE ROYAUME D’ENDIL

PROLOGUE

 

 

 Le roi entra dans la chambre en silence, refermant la porte derrièrelui. Son visage et son torse imberbe étaitent sales, couverts de terreet ses cheveux d’or étaient trempés de sueur. Sur son corps sculptural,il ne portait qu’un pantalon qu’il utilisait pour son entraînementquotidien, et avait retiré ses armes et son heaume avant d’entrer.

 Tous ses enfants étaient sur le lit, dix en tout, assis autour de lareine qui venait de se réveiller. Les petites têtes blondes setournèrent vers leur père et descendirent du lit avec précipitationpour venir le saluer en s’inclinant devant lui. Devant sa hautestature, le roi de trente-et-un-an les faisait paraître encore pluspetits qu’ils ne l’étaient.

   « Père, j’ai tué un oiseau à la chasse, dit Isaar,l’héritier.

– C’est bien, mon fils. Maintenant laissez votre mère et moi et allez jouer dans lesjardins.

– Oui, Père. » répondirent les enfants en chœur, comme l’écho d’une seulevoix.
   Une fois que tous furent sortis, le Roi Orion vint s’asseoir près dela reine et déposa un baiser sur ses lèvres souriantes, douces comme dela soie. Puis il caressa son ventre.

   « Pour quand sera ce beau bébé? demanda Orion avec l’impatienced’un enfant à qui l’on a promis un cadeau s’il était bien sage.

– Pour bientôt, mon roi. Pour très bientôt. »

 Orion caressa les longues mèches d’Isiah. Ses cheveux aussi avait lacouleur des rayons du soleil. Tout comme lui et tout comme ses enfants.Huit garçons et deux filles. Tous blonds. Et c’était ainsi depuis lanuit des temps dans la lignée des rois d’Endil. Depuis toujours, il n’yavait eu que des têtes dorées et ce devrait toujours être ainsi.C’était la tradition, c’était même la loi.

 La reine gardait un magnifique visage d’ange, aussi clair et pur que leteint frêle d’une rose. L’étincelle du bonheur brillait toujours dansces yeux d’une pureté infime; cette femme serait bientôt mère pour lacinquième fois de sa vie, à vingt-deux ans seulement. Les cinq autresétaient nés de la première femme du roi, morte en couches. Orion ladévisagea de ses yeux gris- verts avant de poser une nouvelles fois seslèvres couvertes de poussière et de sueur sur celles de sa femme.

   « Il aura mes yeux, j’en suis sûr, dit-il.

– Le roi ne se trompe jamais, fit Isiah. Et commentl’appellerez-vous?

– J’ai pensé à Keram.

– C’est un beau nom. »

 Le roi se redressa et regarda le ventre rond de la reine en silence. Ilavait un regard dur et une mâchoire carrée, mais des traits fins quilui donnaient une sorte d’élégance et de grâce. Sans un mot de plus, ilsortit  pour qu’on aille lui donner son bain.
  Isiah s’assit tant bien que mal et souffla. Elle se savait moinsattirante aux yeux de son seigneur depuis sa grossesse et savait que cedernier s’était trouvé plusieurs maîtresses afin de compenser sesdésirs. Et elle savait aussi qu’une fois l’enfant né, il reviendraitvers elle.    C’était loin de lui convenir; certes Orion était d’unegrande beauté, ayant l’apparence d’un ange avec ses boucles d’or. Maiss’il revenait à elle, il la mettrait encore enceinte et elle n’étaitpas sûre de pouvoir supporter une nouvelle grossesse après celle-ci.Mais le roi s’en moquait puisqu’il était roi. Isiah n’était pasidiote et se doutait bien qu’il n’était amoureux que de son visage etde son corps, puisqu’il ne connaissait rien d’autre d’elle. Alors unefois qu’elle aurait succombé à son sixième accouchement, il n’auraitplus qu’à en prendre une autre, comme elle-même avait remplacé sapremière épouse. La seule compensation qu’elle avait était que son filsaîné Isaar, qui avait cinq ans, serait l’héritier du trône puisque lessages l’avaient désigné comme tel.

 La reine retint ses larmes. Elle ne voulait pas mourir et n’en pouvaitplus de cette vie, à être sans arrêt enceinte.  Le roi n’avait-il pasassez d’enfants? Lui-même ne connaissait que les noms des aînés mais nese souvenait jamais de ceux des cadets et encore moins de ceux de sesdeux filles à qui il accordait si peu d’importance. Elles deviendraientpeut-être reproductrices à leur tour, cette idée faisait frissonnerIsiah. Par chance, elle-même n’était pas la sœur du roi mais il pouvaitparfois arriver qu’on ne trouve pas de blondes assez pures pour les marier à l’héritier du trône.

  Mais quelque chose d’autre la tourmentait, quelque chose de bien plus graveencore. Quelque chose qui la tuerait sans doute avant un sixième enfant.

  Et ce quelque chose, elle l’avait en ce moment même dans sonventre.

 

 

*

 

 

  Les servantes finissaient d’aider la reine à s’habiller lorsqu’Orion entra.La voyant, il fronça les sourcils.

   « Que faites-vous? demanda-t-il à Isiah.

– Eh bien, comme vous le voyez, je me prépare pour aller aubal… »

  Le roi écarquilla les yeux et eut un ricanement.

   « Pourquoi riez-vous, Sire?

Parce que vous croyez sérieusement que je vais me présenter avec vous dans cetétat, au bal? »

 Il la regardait, l’air goguenard. La jeune reine avait les larmes auxyeux et rougit, honteuse.   Voyant cela, son sourire s’effaça et lejeune homme s’avança vers elle. Il s’approcha tout près, la dévisageaen effleurant sa joue de la main. Isiah baissa les yeux, encore plusgênée. C’est alors que le roi la gifla. Une claque forte, suffisantepour laisser une marque sur sa joue.

  La jeune femme serra les dents, silhouette haute et digne, mais brisée. Orionfoudroyait les servantes du regard.

   « Laissez-nous seuls! »ordonna-t-il d’un tonsec.

 Alors que ces dernières obéissaient et refermaient les portes derrièreelles, Isiah tremblait, appréhendant ce qu’il viendrait ensuite;c’étaient les seuls moments où elle remerciait le Ciel d’être enceinte:parce qu’il ne pouvait pas être trop violent.

  Orion se tourna vers elle, son expression avait changé et il semblait déjàcalmé.

   « Allons, allez vous asseoir un peu, ma dame, dit-il en luitendant la main. Et oublions ce geste malheureux. Vous êtes d’accord, bien sûr?

-Oui, bien sûr, répondit la reine en s’efforçant de ne pas bredouiller.Mais que faut-il oublier au fait? » ajouta-t-elle avec un sourire forcéqu’elle avait dû apprendre au fil des mois qui avaient suivi leur union.

 Le roi eut un sourire satisfait et l’embrassa sur le front avant del’aider à s’allonger. Il resta un moment avec elle en lui caressant sonventre rond. Isiah serrait les dents, jouant le rôle d’une femmecomblée alors qu’elle n’était plus qu’un être terrifié. Les doigtsd’Orion sur son ventre l’effrayaient d’autant plus qu’elle les voyaitcomme possesseurs de sa chair et de son sang, du bébé qui naîtraitbientôt.

 Puis le jeune homme porta ses lèvres jusqu’aux siennes, l’embrassantavec une ardeur qui dégoûta plus que tout la reine. Il ne semblait plusprêt à partir maintenant et pourtant, il finit par s’arrêter, et posantune dernière fois sa main sur le ventre rond, il dit:

   « Il me tarde de vous retrouver sous un meilleur jour, mareine. »

  Sur quoi il se leva et sortit sans autre mot.

 

*

 

 La salle de bal était pleine, les gens riaient et l’alcool coulait àflot, dans cet autre monde où l’on ne se souciait pas des petitespersonnes. Le roi Orion en était déjà à sa sixième coupe de vin, etétait entouré des plus belles courtisanes. La tête commençait à luitourner et l’alcool le faisait plonger dans un délire total.

  Alors, lorsqu’il vit le rongeur passer au ras du sol, il ne put s’empêcherd’éclater de rire, hors de lui. Il désigna l’animal du doigt et s’écria:

   « Regardez! Même les rats veulent participer à mafête! »

 Les rires suivirent le sien, comme il était de coutume. Orion cherchaalors son poignard dans sa botte, et visa le rongeur avant de le luilancer. Comme il était saoul, il le manqua bien évidemment et ce fut undes soldats qui se chargea d’embrocher le rat en faisant croire qu’ils’agissait de la lame de son seigneur, afin de ne pas l’humilier devantla haute société.

   « Mais il n’y a pas de place pour les rats ici! s’exclama Orion,fier de lui.

– Monseigneur, ne craignez-vous pas la peste avec l’intrusion de cette chose?demanda une courtisane d’un ton niais en s’asseyant sur les genoux du souverain.

– Mais c’est qu’elle a de l’esprit! dit le roi. Sortez-moi ça de là! Donnez-le àceux d’en bas, qui sait? Ils en feront sans doute meilleur usage! »

  Les rires accompagnèrent son ordre et le rongeur fut jeté dans lessous-sols.

 Le capitaine des soldats, Merohn, s’en était chargé lui-même avecdégoût. Il n’aimait pas le mépris du roi pour ceux d’en bas, ceux quitravaillaient pour lui et en son honneur. Malgré tout, il lui étaitloyal car le roi restait un excellent guerrier et un maître enstratégies de guerre.  Et il devait respect à son seigneur. 

 S’étant débarrassé du rat ensanglanté, il retourna vers le banquet afinde surveiller la fête sans y participer pour autant. Son regard sepromenait avec envie sur l’un des banquets lorsque Merohn fronça lessourcils. Un rat profitait lui aussi de la fête.Il s’approcha pour le repousser et en découvrit un deuxième, puis un troisième.

   « Mais c’est une véritable invasion!s’écria-t-il.

– Qu’y a-t-il, mon noble Merohn? demanda le roi en se tournant verslui.

– Les rats, Sire! Il y en a partout! »

 Au même instant, la courtisane assise sur les genoux d’Orion poussa uncri suraigu car un rat venait de la mordre à la cheville. Ce fut alorsune crise de panique, lorsque tous les invités se trouvèrent entourésd’une multitude de rats. Tous prirent la direction de la sortie enpoussant des cris, autant effrayés par cette maladie dont on parlaittant, que par le petit animal lui-même.  Seul le roi, trop ivre pourdiscerner le rêve de la réalité, restait assis en appelant les rats àlui:

   « Eh! Pour qui tu t’prends, toi? Tu veux envahir monroyaume? 

– Sire, je vous prie de sortir le temps qu’on règle cette affaire, ditMerohn.

– Mais non, un p’tit coup d’épée, pis c’est fini! »

 Il se leva, titubant en se dirigeant vers une table pour saisir sonépée. Mais un rat qui se trouvait caché là lui mordit la main au momentmême où il la tendait pour attraper son arme.  Le roi étouffa un cri desurprise avant d’envoyer balader le rongeur à travers la pièce. Du sangcoulait abondamment de sa plaie et cela sembla suffire à le réveiller.Ce ne fut qu’alors qu’il s’empressa de sortir de la salle, ordonnant aucapitaine et à ses hommes de se débarrasser de ces choses.
  Il y en avait bien une bonne centaine, et tous étaient aussi agressifs les uns que les autres.

   « Je ne comprends pas, s’interrogeait Merohn. Les rats ne mordentpas sans raison en temps normal… »

  Il fallut faire venir les chiens pour chasser les rats de la salle, quis’enfuirent tous par une fissure dans le mur de pierre. Le capitaine ordonna que l’on rebouchât cette entrée, exténué.

  Ils venaient tous des égouts…

  Et dans les égouts, une légende racontait qu’il y avait bien pire que lesrats.

  On disait qu’il y avait la Mort.

 

 

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